En permettant une connaissance fine du risque, la data et l’IA apporteraient à l’assureur une opportunité nouvelle de segmenter son portefeuille, d’adapter et de « granulariser » sa politique tarifaire en fonction de risques individuels et ainsi de favoriser l’inassurabilité par des règles de souscription ou une tarification individualisée.
Cette vision dystopique menace non seulement d’exclure les plus vulnérables ou les plus exposés aux risques mais surtout de rompre à la fois le contrat social de l’assurance et ses fondements techniques. Elle conduirait en effet à exclure toute une partie de la population des bénéfices de l’assurance (ceux qui en ont le plus besoin) et à faire payer aux autres une prime équivalente au coût de leur risque (dans une approche financière de type assurance vie avec une seule mutualisation dans le temps, où chacun sait qu’il va décéder, seul le moment restant incertain).
Rappels techniques sur la mutualisation
La mutualisation est réalisée à la fois dans le temps (aléa), entre probabilités de survenance (exposition) et conséquences en cas de réalisation du risque (vulnérabilité), et s’applique sur un segment homogène d’assurés aux niveaux de risque semblables ou au minimum acceptant de mutualiser leur risque entre eux pendant une période donnée. Tous les produits d’assurance sont ainsi d’abord segmentés en groupes de risques homogènes, ne serait-ce qu’aux niveaux des garanties et des tarifs, puis tentent d’élargir leur champ pour disperser davantage les risques. Mutualisation et segmentation sont donc complémentaires et indissociables, la segmentation servant à préserver la mutualisation au sein d’un segment défini et accepté par les assurés.
Les dérives de certaines pratiques tarifaires
L’optimisation tarifaire : quand la rentabilité prime sur le risque réel
La « price optimisation », par exemple, basée sur des comportements d’achat (« customer behavior ») consiste à déterminer non pas la prime pure la plus juste actuariellement pour le segment, mais la prime la plus avantageuse pour l’assureur en tenant compte de ce que l’assuré est prêt à payer pour son contrat ou des niveaux de primes des concurrents. Cette pratique, qui s’oppose à la mutualisation en créant une discrimination quasi systématique des anciens assurés au profit des nouveaux clients, est d’ailleurs de plus en plus contrainte ou interdite par les régulateurs.
Le véritable enjeu : revenir à une segmentation basée sur le risque
Le véritable enjeu est donc celui de la « bonne » segmentation, basée sur le risque réel et qui garantit une mutualisation conforme aux choix « politiques » et stratégiques de l’assureur, incluant plus ou moins de règles solidaires ou équitables.
Comment l’IA devient un outil au service de la mutualisation
Le changement climatique : quand l’aléa devient quasi-certitude
Et même en ne considérant pas les périls climatiques, l’assurance habitation en France n’échappe pas pour autant aux autres défis multiples et croissants auxquels sont confrontés tous les modèles assurantiels dans le monde. Il s’agit en effet de faire fonctionner un modèle reposant sur un équilibre très précaire entre, d’une part, des coûts de risques de plus en plus finement connus grâce à l’IA et la data, et d’autre part, de multiples contraintes allant de l’acceptabilité sociale de la mutualisation aux exigences croissantes des régulateurs, en passant par la nécessaire rentabilité du portefeuille.
De l’exposition géographique à la vulnérabilité du bâtiment
Chaque assureur sait aujourd’hui que les données externes peuvent déjà supplanter les données d’expérience pour la souscription de nouvelles affaires. Dans le cas de l’assurance habitation, les seules données d’expérience seront peu utiles prises isolément pour apprécier le risque d’une tempête centenaire, car la vulnérabilité de chaque bâtiment sera très différente face à la réalisation de ce risque inédite pour l’assureur. Inversement, disposer de données de vulnérabilité sans données d’exposition au bâtiment serait tout aussi limitant.
Ainsi en Bretagne, une maison centenaire bien orientée par rapport aux vents, construite pour résister aux éléments pourrait s’avérer plus résiliente face à une tempête qu’une maison plus récente au design plus original, mais pas nativement conçue pour résister aux tempêtes exceptionnelles. Inversement, une maison neuve pourrait bénéficier des progrès importants apparus dans la construction si elle respecte bien les dernières normes en la matière. Ces trois maisons sont pourtant mutualisées dans le portefeuille de l’assureur, et l’écart de vulnérabilité n’est pas forcément retranscrit dans la prime.
Les modèles IA d’Addactis : une précision confirmée sur le terrain
- Des modèles d’aléa avec des scénarios d’événements basés sur une localisation, une intensité et une fréquence de survenance,
- Des calculs d’exposition des biens assurés en portefeuille, des valeurs assurées, des contrats souscrits et des risques couverts,
- Des hypothèses de vulnérabilité pour quantifier les dommages en fonction de l’aléa,
- Un modèle financier global pour traduire les dommages calculés précédemment en coûts potentiels de sinistres selon les conditions d’assurance (et les impacts de la réassurance).
La connaissance des zones d’exposition aux différents aléas climatiques et l’évolution des événements avec le changement climatique (notamment l’évolution des périodes de retour des différentes intensités) est certes une nécessité, mais la maîtrise du risque propre à chaque bien en portefeuille face à ces aléas devient encore plus primordiale.
Dans un récent livre blanc intitulé « L’approche par l’exposition géographique suffit-elle encore à l’assurance ? », Addactis a démontré que la cartographie des risques et des niveaux d’exposition territoriale devait impérativement intégrer une connaissance fine et localisée de la vulnérabilité intrinsèque de chaque bâtiment assuré.
Les prévisions des modèles d’IA d’Addactis ont été confirmées par les résultats observés sur un grand nombre de portefeuilles. Elles révèlent des disparités significatives entre les différentes estimations de charges, puisque les écarts vont fréquemment du simple au double et soulignent la nécessité d’une compréhension approfondie de chaque bien. L’approche au bâtiment (et pas seulement à l’adresse d’ailleurs, l’écart entre l’adresse et le bâtiment pouvant avoir des impacts significatifs sur certains risques tel le risque inondation) permet d’améliorer fondamentalement la vision réelle de ses expositions et des risques réels encourus lors d’un évènement climatique.
C’est bien grâce à l’IA et aux données externes d’aléa, d’exposition et de vulnérabilité que les assureurs actuels pourront à la fois préserver l’assurabilité des biens sur le territoire et sauvegarder la soutenabilité de leurs modèles d’assurance basés sur différents niveaux de solidarité et de mutualisation. L’IA devient alors un véritable outil au service du pilotage et de la maîtrise de la mutualisation en assurance habitation.
Conclusion : L’enjeu, la qualité de la segmentation
Pour aller plus loin, découvrez notre ebook « Comment l’IA et la data peuvent sauver l’assurance ? L’exemple de la MRH en France », rédigé par les experts Addactis.
