La décollecte nette de mars : vers un nouvel équilibre économique en épargne ?

05/10/2020

Les estimations de la collecte de mars ont été publiées par la FFA. Une conclusion s’impose : la décollecte nette est massive, et la probabilité d’une limitation à mars apparait faible. L’année 2020 sera-t-elle l’année d’une décollecte historique ?

Un niveau de cotisation globale très faible en assurance vie 

La Fédération Française de l’Assurance (FFA) recense, dans ses estimations provisoires pour mars 2020, une accélération brutale de la tendance de début d’année dans les mouvements de cotisations et de prestations.

Après des mois de janvier et de février avec une collecte inférieure aux mêmes mois de 2019 (respectivement à -5% et -11%), le montant de cotisation en mars est estimé à 9.0 Mds€. Cela représente une baisse supérieure à un tiers par rapport au mois de mars 2019 (-37%), alors que le confinement n’a concerné qu’une moitié du mois. Ce niveau a été observé une seule fois depuis 5 ans, en août 2016, mois à la collecte traditionnellement faible.

Le montant de cotisations totales pour l’année est bien sûr difficile à estimer. Plusieurs effets antagonistes sont en jeu : d’une part, 12.1M de salariés sont en chômage partiel avec des revenus diminués, 89 plans de sauvegarde de l’emploi ont été enregistrés mais plus de 6 700 sont envisagés, une réduction du PIB de 32% durant le confinement, d’autre part le même confinement « force » aussi l’épargne des français, avec des réserves accumulées estimées à 55 Mds€ pour 8 semaines de confinement. Reste à savoir quels effets et comportements seront prédominants à la sortie du confinement, à la fois au niveau individuel, entreprise et gouvernement.

Alors que les mois de janvier et février, corrigés de la saisonnalité, menaient à une estimation de la collecte annuelle aux alentours de 130Mds€, le mois de mars marque donc une baisse de 25% par rapport à cet objectif, et donc un effet confinement à 50%. En limitant cet effet au confinement strict ou en le prolongeant sur l’année (baisse durable), cela amènerait donc à un montant de collecte sur l’année compris entre 123Mds€ et 81Mds€, contre 144,6Mds€ en 2019 (respectivement -15% et -45%). Cependant, l’incertitude reste élevée sur le scénario économique de reprise.

À noter, l’effet n’est pas qu’exogène : certains réseaux commerciaux réduisent aussi les souscriptions, que ce soit pour des raisons de disponibilités (impossibilité de se déplacer en agence, difficulté de souscription à distance) ou des décisions internes en période d’incertitude sur les marchés.

Des prestations qui continuent leur hausse

Les prestations pour mars 2020 sont estimées à 11,2Mds€, soit une hausse de 12% par rapport à mars 2019. Là encore, il s’agit d’une accélération de la tendance, les mois de janvier et février ayant vu des augmentations respectives de 7% et 4% par rapport aux mêmes dates de 2019.

Le différentiel laisse donc apparaître une décollecte nette estimée de 2,2Mds€ en mars 2020. Seuls trois mois avaient connu une décollecte nette depuis 2015 (septembre 2016, novembre 2017 et décembre 2018), pour un montant cumulé de 1,5Mds€.

A l’instar des cotisations, les prestations sont soumises à plusieurs forces contraires : les moindres revenus pourront nécessiter la mobilisation de l’épargne pour certains coûts récurrents, tout comme les situations de chômage ou la liquidation judiciaire pour les activités non salariées pourront libérer les sommes placées sur des contrats de retraite.

A contrario, même si l’Ordonnance n°2020-306 du 25 mars 2020 permettra d’étaler dans le temps certaines démarches liées aux achats immobiliers, ceux-ci devraient être en baisse : en plus de l’incertitude générale, peu propice aux investissements importants, la fermeture au moins partielle des agences immobilières et des offices notariaux tend le marché. De même, le secteur automobile est fortement touché : les immatriculations de flottes ont reculé de plus de 80% en avril et Renault anticipe une baisse de 20% des ventes sur l’ensemble de l’année 2020.

Les rachats d’assurance-vie pour des achats importants seront donc probablement en baisse. Cette accalmie sera probablement d’autant plus longue que l’indice de confiance des ménages est inférieur à 100 depuis janvier pour la France, et passé sous le même seuil des 100 en mars pour la zone euro et l’OCDE au global. On observe d’ailleurs la même accélération de tendance que pour les cotisations et les prestations. La crise sanitaire, même si elle renforce une fois de plus une dynamique préexistante de perte de confiance, devient le premier sujet d’inquiétude des français, avec 3 français sur 4 inquiets de l’évolution de l’épidémie.

Le montant de prestations totales annuelles est en moyenne de 118Mds€ depuis 2015. Associé à une hypothèse de baisse durable des cotisations, la décollecte sur l’année pourrait se chiffrer à plus de 30Mds€, soit plusieurs fois la décollecte de 6,3Mds€ de 2012. Là encore, seuls le temps et l’analyse des données au fil de l’eau permettra d’affiner les projections pour les années 2020 et ultérieures.

Une diversification remarquablement stable

La part des cotisations placées en unités de compte est stable, malgré le net déclin de l’assiette globale, aux alentours de 36%. Ce taux se place dans la moyenne des allocations depuis septembre 2019. À ce titre, on soulignera notamment la difficulté de concilier maintien d’une collecte importante en unités de compte et exigence du devoir de conseil, d’autant plus en période de fonctionnement réduit pour les différents réseaux de distribution.

Dans le même temps, et selon les premières observations du marché, le nombre et le volume d’arbitrage ont été intensifiés depuis le début de la crise. On observe d’ailleurs aussi bien des arbitrages opportunistes, désireux de rentrer dans les UC en creux de cotation, que des arbitrages défensifs, avec une sécurisation vers l’euro. L’effet net semble réduit : sur les premières données, les comportements opportunistes semblent de la même intensité que les comportements défensifs. Ces données seront évidemment à affiner en fonction des populations, et à consolider avec des chiffres actualisés.

Des tendances à analyser par segment 

L’analyse des grands mouvements de cotisations et de prestations donne une vision agrégée de la tendance générale, mais ne retranscrit pas correctement la diversité des situations pour chaque catégorie de contrats. Par exemple :

  • Les souscriptions et les cotisations des contrats collectifs de retraite évolueront selon la santé financière des entreprises et leur disponibilité de fonds, qui se trouvent mises à rude épreuve. Cela pourrait couper l’élan de souscription des nouveaux PERE. Les prestations, elles, ne devraient évoluer qu’à la marge, les licenciements étant pour l’instant en nombre réduit et la mortalité induite par le covid-19 n’étant pas de nature à renverser totalement les rentes versées.
  • La situation des contrats d’épargne individuels dépendra fortement des dynamiques de comportements et des disponibilités ou des besoins de chacun. À ce titre, les mesures d’aide ainsi que la confiance en celles-ci seront clé pour analyser et tenter d’anticiper les mouvements.
  • Enfin, le cas des professions non libérales, et en particulier des contrats Madelin, est un exemple à part. Pour un secteur habitué à des cotisations régulières et aux flux sortants limités et à long terme, le choc sera probablement double. Sur les flux entrants, à de rares exceptions (certains commerces d’alimentation) et malgré les quelques aides gouvernementales, le chiffre d’affaires et le bénéfice ne permettront pas d’honorer les cotisations régulières, et encore moins de faire des versements complémentaires. Sur les prestations, le gouvernement a indiqué qu’il allait permettre le déblocage anticipé et les clauses de rachat pourraient jouer à plein, qu’ils relèvent d’une liquidation judiciaire, d’une injonction du tribunal de commerce ou d’un surendettement.

Il est cependant anticipé que, étant donné un nombre de décès heureusement actuellement limité, les prestations décès n’évoluent pas significativement en nombre. Ces dernières représentent environ un tiers des prestations totales en assurance vie, presque 40% si l’on inclut les versements de rentes.

FFA, Chiffres-clés 2018

Un autre point important pour les assureurs sera le traitement de cette période exceptionnelle dans leurs lois et leurs modèles de projection, à la fois pour les aspects business et prudentiel.

À cet égard et quelles que soient les anticipations économiques propres à chaque acteur, l’accès à des données à jour, de qualité et si possible incluses dans une analyse qualitative au fil de l’eau seront des facteurs déterminants pour les gestionnaires ALM. Certains contrats, comme les Madelin précités, auront probablement un écoulement de passif particulièrement atypique dans les mois ou années à venir : les experts produit et une veille active seront un appui précieux.

En élargissant le sujet, cette crise impactera aussi les projets de cantonnement des PER et futurs PER de la loi Pacte. En ce sens, le délai accordé jusqu’en 2023 permet déjà de subir une pression plus faible des conditions actuelles de marché qu’en son absence. Saisir la bonne fenêtre de conditions économiques dans les deux prochaines années nécessitera d’avoir identifié a priori les indicateurs clé pour assurer une réactivité suffisante : cette crise aura consommé au moins une année sur les trois prévues par le législateur.

Ancelin CHAISE, Consultant senior 

Sources :
FFA, Chiffres clés et données clé, 2020 & antérieurs.
DARES, Chiffres Covid actualisés au 5 mai 2020
OFCE, évaluation au 20 avril 2020
Datacovid, IPSOS/Le Monde, chiffres au 13 mai 2020
CCFA, analyse de presse des 5 et 6 mai 2020
OCDE, données au 7 mai 2020